Témoignage : "Coiffeuse, j’aide des couples à se former"

Après une rupture douloureuse, Carine a décidé d’aider les célibataires esseulés à trouver l’âme sœur. Elle propose des rencontres “à l’ancienne”, loin des mondes virtuels.

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Carine Lopes, 59 ans, tient le salon de coiffure de Grisy-Suisnes, un petit village de Seine-et-Marne, depuis bientôt trente ans. Touchée par la solitude amoureuse que nombre de ses clients lui confiaient, l’idée lui est venue de “jouer les marieuses” et de mettre en relation des célibataires. Elle a baptisé son concept Le salon, la rencontre autrement car il est aux antipodes des sites Internet. C’est aussi le titre de son livre paru aux éditions Michel Lafon.

” Il y a six ans, j’ai découvert que mon mari me trompait en utilisant des sites de rencontres. Je l’ai quitté, brisée par sa trahison. Une fois passés la colère et le désir de vengeance, j’ai éprouvé le besoin de me réparer en me projetant dans un avenir optimiste. La souffrance et la rancœur, ça ne me ressemble pas ! Mais quoi entreprendre qui me ferait du bien ? Le jour où je me suis posée cette question, me sont immédiatement venus à l’esprit Elisabeth et Bernard, deux clients de mon salon de coiffure. Trois ans auparavant, j’avais fait se rencontrer ces deux célibataires blessés par la vie et, depuis, ils filaient le parfait amour. Ce qui me rendait très heureuse. En un éclair, j’ai compris que la voie de ma reconstruction était là : aider les autres à trouver l’amour.

“Redonner une chance aux rencontres à l’ancienne”

Dans nos campagnes, la solitude affective n’a jamais été aussi criante. Comme beaucoup de villages, Grisy-Suisnes est devenu un dortoir où l’on se croise sans jamais se rencontrer vraiment. En m’attelant à retisser des liens sociaux, et plus particulièrement amoureux, je serais forcément utile. Une autre certitude m’habitait : je voulais prendre le contre-pied des sites de rencontres sur Internet qui ressemblent trop souvent à des supermarchés du sexe. Je voulais contribuer à construire de belles histoires et protéger le plus possible les protagonistes de mauvaises expériences. Et surtout, redonner une chance aux rencontres “à l’ancienne”, celles où l’on prend le temps de se découvrir et de se séduire dans la vraie vie.

“L’amour ne se monnaie pas !”

Je tenais aussi à agir de manière totalement bénévole. L’amour ne se monnaie pas ! N’ayant pas les moyens de m’offrir un local dédié, je recevrais donc mes candidats à l’amour dans mon salon de coiffure. Voilà pourquoi j’ai appelé mon projet “Le salon, la rencontre autrement”. Après avoir créé une association à but non lucratif pour faire les choses en bonne et due forme, j’étais prête à me lancer. Pour faire connaître mon initiative, j’ai posté une page sur les réseaux sociaux, informé la presse régionale et misé sur le bouche à oreille. Très vite, les premières personnes intéressées ont poussé ma porte… et cela n’a plus cessé depuis. En six ans, j’en ai reçu plus de trois mille, hommes et femmes, de 26 à 83 ans !

“Ils apprécient le brouhaha du salon”

Quand un(e) candidat(e) se présente, je lui demande de remplir une fiche très simple afin de m’indiquer cinq qualités et cinq défauts. Entre deux coupes ou deux brushings, je viens bavarder avec chaque nouvel(le) inscrit(e), de manière informelle et détendue. Les informations recueillies me servent surtout à engager la conversation, à les faire parler d’eux et de ce qu’ils ont vécu jusque-là. Si certains peuvent au départ être déstabilisés par le manque d’intimité, finalement ils apprécient d’être immergés dans le brouhaha du salon, des sèche-cheveux et des sonneries de téléphone pour évoquer cette solitude qui les fait tant souffrir et dont ils ont parfois honte. Ici, dans cette ambiance animée et bon-enfant, ils dédramatisent leur statut de célibataires esseulés et ne se sentent pas stigmatisés.

“En amour, il faut faire exploser les critères”

Très souvent, à l’issue de cette première discussion avec un nouveau candidat, j’ai l’intuition assez fulgurante de la personne avec qui je vais le mettre en relation parmi mes centaines d’inscrits. Moi qui ai fait trois années d’études de psycho en cours du soir quand j’étais jeune, j’aime à croire que c’est mon inconscient qui me parle et m’oriente. Je fais bien davantage confiance aux aptitudes humaines pour décoder les autres humains qu’aux algorithmes. Je suis persuadée qu’on peut être très heureux en amour sans rechercher absolument celui ou celle qui partage exactement les mêmes goûts, vient du même milieu. Ainsi, dans le tout premier couple que j’ai formé, Elisabeth est magistrate et Bernard agriculteur. Aucun algorithme ne les aurait fait se rencontrer. C’est aussi pour cette raison qu’aucune fiche ne comporte de photo : quoi de plus trompeur et réducteur qu’un cliché figé ? Mieux vaut accepter de se laisser surprendre par un regard, une attitude et un sourire dans la vraie vie. En amour, il faut faire exploser les critères !

“Des fêtes qui renouent avec la tradition du bal de village”

Pour offrir encore davantage de chances à mes célibataires, j’organise régulièrement des événements festifs. Des fêtes avec DJ où l’on danse. Une façon de renouer avec la tradition du bal de village et son fort potentiel matrimonial. Même s’ils ne trouvent pas le grand amour au détour de la piste de danse, les participants y puisent une joie profonde. Pour beaucoup, c’est la première fois depuis longtemps qu’ils ont l’occasion de sortir, d’échanger, de chanter, de rire, de mettre leur corps en mouvement au son de la musique. Je leur demande une participation pour la location de la salle et les droits à payer à la Sacem mais je tire les prix au maximum. Je cuisine moi-même avec le soutien d’un petit staff – des couples qui se sont rencontrés grâce à moi et ont envie d’aider les autres à leur tour. A ceux qui ne savent pas se mettre en valeur, je propose les services d’une styliste qui les relooke pour un tarif modique..

“J’ai le sentiment d’être incomprise”

Après avoir dépassé quatre-vingt, j’ai arrêté de compter les couples formés. Voir ces âmes blessées reprendre confiance et espoir dans l’amour, quelle superbe récompense pour moi ! Une chose me rend cependant triste : l’attitude de certains habitants de mon village. Depuis le début, ils considèrent mon initiative avec beaucoup de méfiance, des habitués ont même déserté ma boutique. Les commérages vont bon train et c’est tout juste si on ne me traite pas de Madame Claude… Je vis mal ces médisances car j’aime mon village, j’y ai grandi et ma grand-mère a tenu ce salon de coiffure pendant plus de vingt ans avant moi. Heureusement, je bénéficie d’une forme de reconnaissance à plus large échelle, notamment grâce à un documentaire qui a été tourné sur mon concept et diffusé sur TF1 (1). Il m’a valu de nombreux nouveaux inscrits, venant même parfois de Paris.

“Même avec les masques, il reste les yeux”

Pendant les confinements à répétition, les célibataires ont été particulièrement malmenés. Plus que jamais, je suis bien décidée à ne pas les abandonner à leur solitude et à trouver des solutions pour eux. En février, j’ai imaginé des rencontres dans les seuls lieux ouverts, les supermarchés : les candidats se reconnaissaient grâce à un cabas de courses frappé du logo « Le salon, la rencontre autrement ». Ils n’avaient plus qu’à engager la conversation quand ils se croisaient dans les rayons ! En juin, je leur ai proposé des olympiades en plein air : des jeux par équipes, suivis d’un grand pique-nique. Même avec les masques, il reste les yeux, cette si belle lucarne ouverte sur l’âme…”.

(1)“La Dame des cœurs”, réalisé par Vincent Deby.

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