TEMOIGNAGE. Nathalie Rocailleux : "Il faut simplifier la prise en charge des victimes de violences conjugales"

Psychologue, Nathalie Rocailleux est directrice d’AFL Transition, une association d’aide aux familles qui ouvre un lieu unique pour lutter contre le «terrorisme intra-familial». Arte revient sur son combat dans Pour le pire – Nathalie Rocailleux, mercredi 23 juin à 23 h 40.

Télé Star : En 2019, 213 000 femmes ont été victimes de violences de la part de leur conjoint ou ex-compagnon, 146 en sont mortes. La violence intraconjugale est omniprésente…

Nathalie Rocailleux : Elle a toujours existé. Mais, pendant longtemps, on a parlé de différend conjugal, de drame passionnel alors qu’on était face à du terrorisme et des assassinats. Aujourd’hui, notamment grâce au combat des féministes, on met les mots justes sur ce que les femmes subissent. Elles ne sont plus invisibilisées.

Depuis des années, vous accueillez au centre de jour départemental de Toulon des femmes et leurs enfants mis en danger par le père de famille. Qui sont-elles ?

Il n’y a pas de profil type, plutôt une récurrence dans certains milieux machistes et traditionalistes comme celui des officiers de marine. Un corporatisme qui conduit les femmes à se taire, faute d’écoute à l’hôpital des armées ou même dans un procès pénal : j’ai vu un homme être «sauvé» par les témoignages élogieux d’officiers haut placés alors qu’il avait tiré par les cheveux sa femme enceinte de sept mois sur un étage, au point de lui faire perdre l’enfant !

Pourquoi ces femmes viennent-elles vous voir parfois après des années de souffrance ?

Elles ont peur. Elles ont souvent déjà voulu partir, ont parfois même déposé plainte des années auparavant. Leur agresseur a confisqué leur salaire, les allocations familiales quand il y en a… Certaines se disent même : "Qu’est-ce qu’il va faire sans moi ?" Mais le jour où les enfants sont impactés, généralement, c’est le déclencheur.

Les enfants parlent rarement des violences dont ils sont témoins, par «loyauté»…

En cas de violences conjugales, l’omerta est précoce. En présence d’autrui, comme le père n’en parle pas, la mère non plus, l’enfant intègre le tabou et se tait spontanément. D’où l’importance qu’il soit sensibilisé au fait qu’il vit un schéma toxique qui n’est pas la norme. Pour le déconstruire, à côté de l’école, il faudrait une prise en charge par les pouvoirs publics de consultations psy pour les ados.

Vous ouvrez en septembre à la Seyne-sur-Mer la Maison Françoise-Giroud, un guichet unique dédié à l’accueil des victimes de violences conjugales. Qu’y trouvera-t-on ?

C’est un endroit en centre-ville où les victimes pourront faire toutes leurs démarches : porter plainte, voir un avocat, trouver un logement, être prise en charge psychologiquement, etc. Tous les professionnels y seront réunis. On va en finir avec le parcours de la combattante !

Pourquoi est-ce aux femmes de se mettre à l’abri ? Ne serait-ce pas plus juste que ce soit l’agresseur qui dégage ?

Parce qu’en pratique, un homme qui s’estime dépossédé de son objet (sa compagne, ndlr) parce qu’elle le quitte ou veut porter plainte, vous pouvez lui poser tous les bracelets électroniques de la Terre, lui opposer dix ordonnances de protection, s’il veut la tuer, il reviendra à son domicile et le fera. La seule solution, c’est de mettre femmes et enfants en sécurité dans un hébergement d’urgence anonymisé, sans limite de temps.

Vous avez accueilli trois enfants dont la mère avait été poignardée sous leurs yeux par le père. Quel travail avez-vous fait avec eux ?

Il faut éviter que l’effet traumatique, qui n’est pas forcément immédiat, n’aboutisse à des pathologies aiguës une fois adultes. La thérapie consiste, dans un premier temps, à accompagner l’enfant sans le brusquer, faire en sorte que l’extincteur émotionnel empêche le souvenir de continuer à le brûler. Ensuite vient la parole, pour lui permettre de redevenir le sujet de son histoire, et non plus l’objet de l’histoire de son père ou de sa mère.

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