Transformer un journal comme « 20 Minutes » en NFT, mission impossible?

  • 20 Minutes se lance dans le monde des cryptos avec la maison de ventes Piasa et vous raconte, sous la forme d’un journal en plusieurs épisodes, toutes les étapes du projet.
  • Chaque semaine jusqu’au mois d’octobre, retrouvez un épisode du « Journal d’un NFT », série dans laquelle on vous raconte comment on a organisé la première vente d’un NFT d’un journal en France avec la maison Piasa.
  • Dans ce troisième épisode, on vous raconte les premiers grands obstacles auxquels ont été confrontés pour transformer un journal en NFT. Bienvenue dans l’odyssée virtuelle des crypto-arts.

Dans le dernier épisode, je vous racontais comment la maison de ventes Piasa s’est associée à 20 Minutes pour vendre aux enchères un journal numérique sous la forme d’un
NFT. Une première en France. Après avoir essuyé de nombreux refus de maisons de ventes, l’audacieuse
Piasa est arrivée comme notre sauveuse et a souhaité nous suivre dans cette aventure en nous proposant d’organiser une vente aux enchères caritative au mois d’octobre. Le projet est en train de prendre une envergure inespérée (et imprévue). Mais je ne suis pas au bout de mes surprises.

A la différence d’une œuvre d’art, de nombreuses plumes participent à l’élaboration d’un journal chaque jour. On pourrait penser que ça ne change rien, mais cela complique énormément notre tâche. Pour vendre ce NFT, il faut s’assurer que les auteurs du numéro acceptent de céder leurs droits d’auteur. En gros, il faut qu’ils acceptent de ne rien percevoir à l’occasion de cette vente (et sur toutes les ventes suivantes, s’il y en a) pour m’éviter davantage de difficultés. Par chance, trois journalistes ont signé dans ce numéro de six pages. Je devrais les rallier à ma cause facilement (j’espère).

Une photo, un smart contract et 10.000 euros dans les dents

Pour la faire courte (et éviter de vous perdre tout de suite), les droits d’auteur se décomposent en deux types de droits : des droits d’exploitation et les droits moraux (droit au nom, droit à la paternité de l’œuvre, droit de renier son œuvre…). Pour la création du NFT, je me concentre sur la partie exploitation, en particulier le droit de reproduction qui autorise à publier un article sur un site Internet, par exemple. Dans un journal, comme vous le savez, il y a la partie écrite et les illustrations. Si les journalistes de 20 Minutes sont généreux, ça se corse côté agences de photos.

Et ça ne loupe pas, une photo pose problème. Nous détenons un droit d’exploitation pour la majorité des photos utilisées, mais l’agence de photojournalisme Sipa demande des garanties. Il faut s’assurer « que si l’œuvre est vendue plusieurs fois [après la première vente], même plusieurs années après, les droits soient reversés à chaque vente », écrit Sipa dans un mail. Il semble difficile techniquement d’envisager le paiement des droits d’auteur pour une seule photo. Je contacte Me Bérénice Ferrand, spécialiste en droit de la propriété intellectuelle et présidente d’Avocap 2.2 pour décortiquer ce problème dans le cadre de la création d’un NFT.

Selon l’avocate, la meilleure solution serait de préciser dans un smart contract, qui sera déployé sur la blockchain, les conditions d’octroi des droits d’auteur et des droits voisins à chaque participant. Un smart contract permet de définir toutes les règles juridiques au moment de la création du jeton numérique. « Le NFT porte avec lui toutes les informations du smart contract, liées aux personnes qui ont participé, à la création de l’œuvre, à la date de publication… », explique Me Ferrand. Ainsi, même si le NFT de 20 Minutes est revendu dans quinze ans, il comportera toutes ces informations : les journalistes qui ont participé et renoncé à leurs droits d’auteur, le droit d’exploitation des photos, la date de l’émission du NFT…

Première chose, il va falloir changer la photo Sipa problématique, ce qui me chagrine un peu. On doit modifier le journal d’origine et c’est dommage. Deuxième chose, si je veux un NFT personnalisé avec un smart contract, je ne peux plus passer par une grande plateforme comme Rarible pour créer le jeton. Je dois faire appel à un développeur spécialisé dans les blockchains. Optimiste (et ignorante), je me dis « banco, allons-y ». Mais si c’était si simple, ce ne serait pas drôle.

Où sont les développeurs blockchain ?

Je me renseigne auprès de Claire Balva, directrice blockchains et cryptos chez KPMG France, que j’avais déjà
interviewée pour un précédent article, pour trouver un « techos » capable de m’aider. Elle m’explique que développer un NFT personnalisé, avec un smart contract, est faisable mais extrêmement onéreux. Il faut compter 10.000 euros, car les développeurs spécialisés blockchain sont très rares. Une goutte de sueur commence à perler sur mon front. Surtout, il faut sécuriser le jeton pour éviter un piratage. Rappelons que plusieurs attaques de NFT, qui ont permis de siphonner le portefeuille Metamask de la victime à l’aide d’un fichier vérolé, ont été recensés dans la presse spécialisée ces derniers mois. Il va falloir trouver une autre solution.

Il n’est pas question de prendre un risque sur la sécurité du jeton surtout dans le cadre d’une vente aux enchères caritative. Une ligne de code corrompue et tout le projet s’effondre. Honnêtement, devant tous ces obstacles, l’idée d’abandonner le projet me trotte dans la tête. Le journal ne peut pas dépenser 10.000 euros pour la création d’un NFT d’autant qu’on n’a pas la certitude qu’il trouvera acheteur à ce prix-là… Il ne reste qu’une option : le créer comme prévu sur une plateforme sécurisée comme Rarible et remplacer le smart contract par un contrat traditionnel sur une feuille volante. Je suis un peu déçue de ne pas pouvoir aller au bout de cette idée pour des raisons techniques, mais le plus important reste de mener la vente aux enchères. Morale de l’histoire : la France manque cruellement de compétences blockchain.

Dans le prochain épisode, on vous raconte pourquoi on a choisi de reverser l’argent de la vente aux enchères à la Fédération internationale des journalistes (FIJ), dont le fonds de sécurité est particulièrement dans l’actualité avecla crise en Afghanistan. A la semaine prochaine chers crypto-addicts.

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