Alessandro Michele : "La vraie beauté réside dans l’imperfection"

Atypique, visionnaire, érudit… Le directeur artistique de Gucci magnifie l’énergie de la maison florentine depuis 2015. Il nous propose sa lecture du monde et évoque sa mode à sensations, qui libère les esprits et les corps. L’homme a tout compris de son époque.

Sa voix surgit d’un brouhaha digne d’un tournage à Cinecittà, époque péplum : assistants, éclats de rire et, soudain, son «Madonna !», à la fois autoritaire et ironique. Depuis qu’il a été nommé directeur artistique de la maison, en 2015, la nave Gucci a le vent en poupe, portée par son iconique emblème en forme de double G, transformée en brand visionnaire et internationale adorée par la génération Z, les artistes et les stars, de Lana Del Rey à Billie Eilish, en passant par Charlotte Casiraghi ou Elton John. Les choix radicaux de cet enfant terrible de la mode ne sont pas qu’esthétiques, ils ont un fond : quand il annonce que Gucci s’émancipera du calendrier en réduisant le nombre annuel des défilés, passant de cinq à deux, les certitudes des maisons de couture tremblent et Yves Saint Laurent décide de lui emboîter le pas.

Alessandro Michele, romain pure souche, est un créateur totalement atypique, proche de cette Italie en noir et blanc, belle et sans complexes, évoquant les visages des quartiers populaires d’Alberto Sordi et du Marcello Mastroianni de Divorce à l’italienne .«Je suis arrivé dans ma maison de campagne avec une voiture tellement chargée… On aurait dit une vieille photo des Italiens sur la route des vacances», dit-il en riant.




Passionné d’art et de déco, d’histoire, de philosophie et de culture pop, il a travaillé aux côtés de Karl Lagerfeld chez Fendi, puis comme directeur artistique de la manufacture de céramiques italiennes Richard Ginori. Chaque expérience trouve un écho dans ses créations à l’esthétique excentrique et décadente, où le rose antique des palais romains s’entrechoque avec les couleurs saturées des graffitis new-yorkais, où le tweed côtoie l’acétate d’un bomber et où la mode punk se conjugue au rouge-vert à rayures de l’iconique bande Gucci issue de la tradition équestre anglaise…

«La vraie beauté réside dans l’imperfection», insiste-t-il. Dans les rouges vifs sur les bouches irrégulières d’égéries hors-norme, comme la mannequin transgenre Hari Nef ou l’artiste arménienne Armine Harutyunyan, beautés du diable qui défilent sur ses passerelles. «L’époque des mannequins est finie», lance-t-il pour décrire ses shows où l’humain et ses nuances prennent vie dans des décors suggestifs, cinématographiques et érudits. Il y a quelque chose de monacal dans la longue chemise blanche qu’il porte ce matin-là. Tout est fascinant et authentique chez ce créateur aux longs cheveux noirs et au look oscillant entre le hippie et le poète prophète, le luxe, le kitsch et la modération d’un Leonard Cohen avec sa machine à écrire, période Hydra…

Madame Figaro. – L’un de vos secrets est l’art du contrepoint. Comme un peintre avec un grand sens de la perspective, vous mettez souvent en scène des vêtements très contemporains avec des décors pleins d’histoires et de rêves en toile de fond. En ce moment même, vous êtes placé devant une grande peinture de la fin du Moyen Âge. De quoi s’agit-il ?
Alessandro Michele.
– C’est un paysage imaginaire, un coucher du soleil en Orient. Les éléments ne collent pas ensemble : les arbres sont ceux des paysages italiens alors que tout le reste évoque la Chine antique. Je suis attiré par les glissements temporels, par les objets étranges, que je collectionne. On en trouve partout chez moi, à Rome, comme dans ma maison refuge au milieu des bois, à Orvieto, qui semble sortie d’un film de Tim Burton. C’est une bâtisse de l’an 1000 que j’ai restaurée en partie, tout en laissant le reste tel quel, comme un étrange animal qui dort. Enfant, je voulais être archéologue, ce qui explique mon penchant à fouiller pour trouver l’origine des choses. En parallèle, j’ai une passion pour la science-fiction. C’est la raison pour laquelle j’aime superposer les soies de la Renaissance florentine à des imprimés pop futuristes, prendre en photo un bomber aux imprimés mystiques sur fond de dorures d’un palais vénitien.

Vos réflexions sur le temps vous ont conduit à réviser le calendrier des défilés Gucci. Pourquoi ?
Les rituels de la mode sont devenus obsolètes. Ils étaient plus en phase avec l’époque de la Révolution industrielle qu’avec la nôtre. Nous portions une robe inconfortable, démodée, suivant un calendrier totalement artificiel fait de rendez-vous déraisonnables, de shows aux cadences hystériques. Cinq collections par an, sans compter les collections capsule… ça n’a pas de sens. Un exemple : la collection croisière. Qui aujourd’hui s’habille en s’imaginant se promener sur le pont d’un paquebot ? Ce système a été merveilleux, mais il est malade, vieux. Cette conviction s’est renforcée en moi pendant le confinement. Il faut redessiner le temps de la mode, jouer avec ses codes et, finalement, cela n’a rien de révolutionnaire.

D’où vous vient cette certitude ?
De l’expérience. Je me souviens de mon père me donnant rendez-vous «quand le soleil se couche» et me répondre lorsque je lui demandais son âge : «Oh, j’ai vécu quarante-quatre saisons !» Ma mère, elle, suivait le temps du cinéma de par son métier d’assistante de production. Je n’ai jamais vu le temps comme une menace. Mais je n’ai jamais voulu être prisonnier d’une montre-monstre nourrissant l’angoisse. Je ne veux pas être l’esclave du temps de Monsieur Dior. En tant que directeur artistique, je veux dessiner de nouvelles coupes pour la maison Gucci avec des calendriers qui respectent la création, les besoins et les désirs. Deux défilés par an sont plus que suffisants. Régurgiter collection sur collection, remplir les magasins d’une opulence dérangeante pour très vite être dans la course des soldes, c’est fini. Gucci est désormais en autogestion.

Dix-huit ans dans la maison Gucci, dont cinq à la tête de la création… Vous êtes tout sauf un déserteur de la tradition. Qu’est-ce qui vous tient accroché à cette institution de la mode italienne ?
Quand j’ai été appelé par Tom Ford et Domenico de Sole (l’ancien PDG de Gucci, NDLR), j’ai eu la sensation de recevoir une invitation très particulière. C’était une exhortation à entrer dans une famille, une famille très italienne. Mon but a été dès lors de magnifier l’énergie de Gucci. Aujourd’hui, cette énergie est encore plus palpable parce qu’il existe une Gucci community ,des clients fidèles qui sont liés à nous par autre chose que le simple achat d’un objet.

Cette énergie est sublimée dans votre nouvelle et suggestive collection Épilogue, qui prend source dans vos Notes From Silence ,des écrits de profond questionnement rédigés pendant le confinement. Que recherchiez-vous ?
J’étais déjà plongé dans ces élucubrations mentales qui me caractérisent avant que ce désastreux Covid ne commence. Je me suis posé une tonne de questions en rentrant dans mon appartement-monastère à Rome, ou seul devant un café au bar : «Pourquoi as-tu choisi le langage de la mode ? Pourquoi veux-tu parler à travers des vêtements ? Pourquoi es-tu aussi voyeur ?» Dans ce temps de confinement, j’ai imaginé le chaos dans toute sa beauté, le chaos de cheveux décoiffés, de visages hyperréalistes, de couleurs que j’avais abandonnées, d’un monde où la beauté rugueuse d’Anna Magnani rejoint le faste de bals costumés. J’ai demandé aux couturiers et retoucheurs de vivre les vêtements qu’on créait, de les porter pour qu’ils ne soient plus jamais arrachés de leurs mains. J’ai voulu que les scènes de cette «vie conjugale» soient filmées de manière pornographique. Les vêtements de la collection Épilogue sont faits d’éléments qui reviennent, dont je ne me lasse jamais. Je change pour ne rien changer, car le désir de fond est le même : récréer un ordre dans le chaos, comme le voulait mon ancienne prof de français.

En vidéo, Gus van Sant réalise un film de mode pour le Gucci Festival

Comment s’appelait-elle ?
Je ne me souviens pas de son nom, mais elle était furieusement chic. Elle exigeait une grande discipline, mais d’une façon très française : lorsqu’elle prononçait le mot «ordre», il résonnait comme une «révolution». Elle arrivait tous les matins avec un chignon impeccable et, pendant les cours, je me plaisais à découvrir cette mèche rebelle qui s’émancipait de cette sculpture parfaite. Elle avait le charme des Parisiennes avec leurs looks si parfaits, mais toujours avec une touche qui dénote, laissée au hasard du vent, de l’instant. Elle portait souvent une fourrure en rat musqué avec en dessous un marcel blanc, et quand elle parlait en italien, elle avait un accent charmant. Elle était consciente de sa beauté, mais elle savait qu’il fallait la brutaliser, la martyriser, la mettre à l’épreuve comme son chignon. Elle était à couper le souffle et reste l’une de mes muses.

À quoi a ressemblé votre enfance ? À un scénario de film lu par votre mère ?
Du côté de ma mère, une puriste qui travaillait à Cinecittà, le scénario était empreint d’histoires d’amour du néoréalisme italien de De Sica, Pasolini, Rossellini…, des longs silences du cinéma de la Nouvelle Vague et des chefs-d’œuvre du vieil Hollywood. Ma mère était toujours parfaite, choisissait toujours le bon rouge à lèvres et adorait les films où les femmes n’allaient jamais aux toilettes. Elle aimait ce cinéma américain qui avait l’urgence de réinventer le monde mythologique au travers de personnages hyperhumains, des géants fascinants et effrayants, à l’échelle des statues grecques de Zeus. Mon père, un ingénieur aéronautique et un chaman pour moi, jouait de six instruments de musique, sculptait d’étranges visages géants et faisait de longues marches dans la montagne. Il parlait aux animaux, me faisait écouter le vent en me disant que c’était Dieu, me montrait où naissaient les sources des fleuves. Et souriait devant mes cheveux que j’ai décolorés à 10 ans. J’ai eu des parents pleins d’amour, me laissant une grande liberté. Nous vivions dans la périphérie de Rome, où j’ai appris à la fois la beauté et la laideur, la symétrie et l’asymétrie. J’ai quitté la maison à 20 ans pour travailler dans la mode, alors que je n’avais pas un rond et que je vivais à Bologne avec six colocataires. J’ai été un expérimentateur de ma vie. Je n’ai pas été aidé, mais on m’a laissé m’autodéfinir.

Vos créations sont portées indifféremment par des hommes et par des femmes. Vous magnifiez la différence au nom d’une ouverture d’esprit dans une mode de genre et de transgenre. Est-ce que c’est la personnalité qui vous intéresse avant tout ?
Bien sûr. Notre façon de vouloir tout ranger dans des cases nous semble nécessaire pour nous simplifier la vie, mais elle la complique en réalité, parce qu’elle est dictée par la peur de ce que nous ne comprenons pas. Et la peur, quand on la nourrit, engendre la peur. Quand j’ai fait ce défilé où la collection homme était présentée avec celle de la femme, c’était pour restituer les images que je vois quand je me balade dans la rue, celles de femmes, d’hommes et d’une liste à la Umberto Eco de nuances autres… Quand je raconte la beauté, je dois forcément raconter l’hybridation. On nous a élevés avec des uniformes, mais le monde est bien plus libre, plus complexe que ce qui a été défini après les deux Grandes Guerres. Il faut glorifier cette complexité et non la combattre. L’ambigu est pour moi synonyme de beau.

Dans vos Notes From Silence, vous écrivez : «Nous n’aurions jamais imaginé nous reconnecter si profondément à la fragilité de notre destinée naturelle. Nous réalisons être tous petits. Un miracle fait de tout et de rien.» De quoi est fait cet avenir si fragile ?
De petits et de grands ajustements. Nous sommes une menace pour notre équilibre naturel, et nous en sommes de plus en plus conscients. J’ai la chance de travailler pour une maison dont le propriétaire, le PDG du groupe Kering, Mr Pinault, est très engagé à améliorer l’impact environnemental. Je ne travaille avec aucun matériau polluant, et mon bureau est un laboratoire où tout se recycle. Le monde est notre maison. J’ai beaucoup gaspillé dans ma vie, et j’ai compris qu’on pouvait l’éviter. Mais le luxe, l’élégance sont synonymes de parcimonie. La parcimonie est un moteur pour Gucci ,comme Margaret Thatcher, sans le vouloir, a été un moteur du mouvement punk. Je suis plein d’espoir pour l’avenir. Je ne vois pas mon avenir sur Tik Tok et les autres réseaux sociaux, mais il faut accepter d’avancer avec un nombre croissant de personnes qui communiquent de cette façon, être dans l’interaction, injecter du sens. Je reste les yeux grands ouverts, comme un enfant qui n’aurait pas cessé de jouer avec ses Lego…

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