Sylviane Degunst, mannequin : "En Angleterre, la vieillesse dans la mode n’est pas un sujet"

Sylviane Degunst, ancienne professeure de Français en Haïti, est devenue mannequin à 55 ans. Son visage est familier de tous en Angleterre. Mais en France, le chemin est plus compliqué. À 62 ans, elle vient de publier Moi, Vieille et Jolie. Elle y aborde sans complexe la vieillesse : des premières rides à la peur qu’elle suscite dans la société. Pour mieux lutter contre l’âgisme.

«Mannequin par hasard et sur le tard.» C’est tout le thème du dernier livre publié par Sylviane Degunst, Moi, Vieille et Jolie (1), ancienne professeure de Français en Haïti devenue mannequin à l’âge de 55 ans. Au fil des pages, la sexagénaire s’amuse, non sans humour, à dévoiler les coulisses du monde de la mode qui lui a tendu les bras un jour, par hasard, en plein cœur de Londres. Autrice jeunesse et éditrice, elle a quitté précipitamment la Grande-Bretagne, Brexit oblige. Aujourd’hui, elle travaille à L’Appartement français, concept store de produits Made In France niché dans le Marais à Paris. Mais pas question d’abandonner le métier de model, qu’elle exerce à Paris via l’Agence Silver.

Touche à tout et résolument passionnée, Sylviane Degunst a enchaîné les castings, les shootings et les campagnes publicitaires. Le tout en plein cœur d’une capitale britannique connue pour son excentricité, sa vision d’une mode avant-gardiste et son désir d’inclusion. Une vie glamour bien loin du train-train quotidien qu’elle observe à Paris, vqui lui apparaît parfois comme un «couloir étroit». L’avancée en âge, les cheveux blancs et le corps qui change sont-ils les principaux facteurs qui freinent la Ville Lumière à accepter plus difficilement les «Senior Model» dans ses rangs ? Pas pour Sylviane Degunst, qui possède depuis sa tendre enfance une vision bien définie de la prise d’âge.

Madame Figaro.- Pourquoi ce livre ? C’est un sujet qui vous a toujours animé ?
Sylviane Degunst.-
Ce qui m’a le plus motivée à l’écrire a été la découverte de Londres, et plus généralement de l’Angleterre. Je vivais dans une communauté anglaise du nord de Londres, loin des endroits où se regroupaient les expatriés français. À cette époque, ma fille faisait son Erasmus à Oxford, et on s’est fait beaucoup d’amis anglais. Ce livre, au départ, c’était un peu comme un journal de bord. Je racontais toutes mes découvertes.

À qui s’adresse-t-il ?
Il s’adresse à tout le monde. Avec ce bouquin, j’ai envie de dire aux jeunes : «mélangeons-nous !» Et aux plus âgés : «N’ayons pas peur des uns des autres !» Personnellement, le mot «senior» m’agace, et «junior» aussi. Lorsqu’on est vivant, ce qui est intéressant, c’est de vivre ensemble. On a autant à apprendre les uns des autres, je ne supporte pas de me cloisonner. Il faut savoir cultiver sa différence.

Dans votre livre, qu’entendez-vous par cette phrase : «Ma vie empreinte un virage à angle droit» ?
J’ai toujours été assise devant un écran d’ordinateur, à corriger des textes, choisir des images… réécrire aussi. Et d’un seul coup, je me suis retrouvé de l’autre côté du miroir. J’étais dans les images. J’ai adoré ça bien sûr ! J’ai même été stupidement flattée.

Vous avez été castée dans une rue de Londres. Comment s’est déroulée cette expérience ?
J’avais 55 ans et je me baladais avec mon mari. Deux jeunes hommes sont venus vers moi pour me dire qu’ils admiraient mes jambes. J’étais habillée d’un legging, et j’avais toujours mes cheveux blancs. Sur le moment, mon mari faisait une drôle de tête… Ils lui ont demandé son numéro de téléphone, car je n’en avais pas. Au début, on pensait à une simple blague. Mais quand je suis rentrée chez moi, j’ai fait mes recherches sur Google, et j’ai découvert que ces deux hommes venaient de l’agence «Ugly Models». Tout est ensuite allé très vite, et j’ai été envoyée sur un shooting pour le Guardian. J’ai aussi posé pour des projets branchés comme King Kong Magazine.

C’était la première fois que ça vous arrivait ?
On m’avait déjà proposé de devenir mannequin à 29 ans, puis à 38 ans, mais je n’étais pas intéressée. Lors de la première fois, la directrice de casting a voulu me teindre les cheveux, et j’ai bien évidement refusé. En France, les cheveux blancs sont automatiquement associés à l’âge, alors qu’en Angleterre ce n’est pas un sujet.

Donc pour vous, les cheveux blancs n’ont jamais été un sujet ?
C’est ma couleur naturelle. Je les ai eus à 17 ans, au départ sur des cheveux châtains. C’est venu très progressivement. Ils sont blancs comme ça depuis que j’ai 40 ans – et à l’époque ce n’était pas du tout la mode. Ceci dit, pour mes tantes italiennes, ce n’est toujours pas dans les mœurs ! Mais je ne suis pas sensible aux injonctions. Même enfant, tout ce qui m’était imposé, je le reniais presque automatiquement. J’ai horreur des clichés, des catégories. Ça me pèse. Ma mère m’a eue très jeune, et recevait énormément de personnes différentes à la maison. Très tôt, j’étais entourée d’adultes, de personnes plus âgées. Je résonne en tant qu’individu ; les gens m’intéressent un à un. Si on me met dans une catégorie, ça m’exaspère. Je suis un électron libre.

Comment vous aimeriez que la mode en France parle de vous ?
Qu’on ne nous accole pas forcément à une catégorie d’âge. Esthétiquement parlant. Ce n’est pas l’âge qui fait notre charisme. Ici, en France, je n’intéresse pas du tout les médias féminins, je paye sûrement la provocation du titre de mon bouquin. Mais je voulais ce titre.

Ça veut dire quoi finalement vieillir ?
La vraie vieillesse, pour moi, c’est lorsqu’on est sur un lit de mort. Moi je peux marcher, voir, faire l’amour, danser… je suis en pleine vie ! J’ai été ménopausée très jeune mais ça n’a jamais été un sujet pour moi, ni pour personne en Angleterre, où on m’appelle «Silver Fox Lady». En France, en revanche, on nous fait comprendre qu’à cet âge, on sera bientôt à la retraite. Je suis peut-être aussi dans cet état d’énergie et de joie car je suis amoureuse de mon mari, le «Mystery man», comme je le nomme dans mon bouquin. Peut-être aussi car je ne me lève pas tous les matins à 5 heures pour faire des ménages… J’ai eu la chance d’avoir une vie protégée et j’en suis consciente.

Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre livre ?
De la joie. Mais aussi l’accompagnement de la mort. La société camoufle les vieux et la mort, tout ça fait pourtant partie de la vie. Il ne faut pas le cacher, il faut en parler, l’offrir et la faire dialoguer avec tout le monde.

Vous avez plus de 24.000 abonnés sur Instagram. Les réseaux sociaux peuvent contribuer à valoriser la prise d’âge dans la société ?
J’ai horreur de Facebook et je n’ai pas Twitter. En revanche, j’ai ouvert mon compte Instagram à Londres. Mais en France, il ne se passe rien, même si je continue depuis deux ans à l’alimenter. Le dernier vrai shooting que j’ai réalisé en vitrine d’Oxford Circus, c’était sur la demande d’un client anglais. À Londres j’étais dans le métro, sur les arrêts de bus, dans la presse toutes les semaines. En France, je n’intéresse personne.

(1) Moi, vieille et jolie, Sylviane Degunst, Cherche Midi, octobre 2020, 240 p., 17 €.

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