Le duo Sorg & Napoleon Maddox rend un hommage très jazzy au héros haïtien Toussaint Louverture

Le Français Sorg et l’Américain Napoleon Maddox collaborent depuis une décennie. Louverture, leur deuxième album commun de 12 titres disponible depuis le 18 novembre, est consacré à une figure héroïque de l’histoire haïtienne, Toussaint Louverture. Arrêté et déporté, ce dernier s’est éteint le 7 avril 1803 au Fort de Joux dans le Doubs, à quelques kilomètres de Besançon où sont installés les deux artistes. 

Franceinfo culture : Louverture est un album concept. Pourquoi avez-vous eu envie d’associer une œuvre musicale à Toussaint Louverture, héros haïtien de la lutte contre l’esclavage et la colonisation ?

Sorg : Pour notre premier album, Checkin Us, Napoleon avait choisi d’écrire en s’appuyant sur l’histoire de Millie-Christine (McKoy), ses arrière-grandes-tantes nées siamoises à l’époque de l’esclavage et qui n’ont jamais été séparées. C’était déjà, d’une certaine manière, un album concept et nous avons trouvé la démarche, celle de s’inspirer de la vie d’un personnage réel, intéressante.

Nous pensions renouveler l’expérience pour le deuxième album. Elle est devenue possible quand Napoléon s’est installé, en août 2019, à Besançon pour être artiste associé de la Rodia (Scène de musiques actuelles de Besançon) afin de créer un projet. Il voulait m’y associer avec d’autres artistes, mais c’était encore flou à l’époque. Puis, il a appris à ce moment-là que Toussaint Louverture était mort au château de Joux, à une heure de Besançon. Nous sommes donc allés le visiter et nous avons découvert un pan d’histoire.

Napoleon s’est inspiré de tout cela. Il a beaucoup lu et fait des recherches. Nous sommes ainsi partis assez vite sur le principe d’écrire autour de la vie de Toussaint Louverture et de son combat, sans bien évidemment vouloir faire une biographie. L’idée étant de s’inspirer de tous les aspects du personnage, positifs ou négatifs. L’énergie de l’album est insufflée par son combat. 

Napoleon Maddox : J’ai toujours été interpellé par ceux qui, dans l’Histoire, ont combattu l’injustice, notamment les personnes noires, parce que leurs trajectoires sont souvent méconnues ou moins connues. Je trouve intéressant de les mettre en valeur aujourd’hui. 

On comprend intuitivement qu’un Afro-Américain soit touché par Toussaint Louverture. En quoi le personnage vous inspire-t-il vous Sorg ? 

Sorg : Je m’intéresse à toutes les figures emblématiques de l’Histoire qui ont participé à toutes sortes de révolutions, chez les Blancs ou chez les Noirs. J’avais entendu parler de Toussaint Louverture mais je ne savais pas exactement ce qu’il avait fait. J’ai réalisé que c’était un grand homme dans l’Histoire d’Haïti, mais aussi dans notre histoire. Sauf que nous, nous n’en parlons pas.

En France, on ne connaît pas l’histoire de Toussaint Louverture, une figure emblématique pour les Antillais et les Afro-Américains qui, pour certains, viennent en pèlerinage en Franche-Comté pour se recueillir sur sa tombe, près du château de Joux qui est sous la neige d’octobre à mars. Le but de Napoleon Bonaparte était de l’enfermer dans un lieu qui n’est pas son environnement habituel. Il y a souffert et est mort en moins de huit mois des suites de complications pulmonaires. 

Napoleon Maddox : Sa fenêtre était murée… En faisant des recherches sur lui, j’ai découvert que Toussaint Louverture était un homme éduqué, un stratège et un visionnaire. Les lettres qu’il a écrites à la France sont disponibles, à l’instar de celles rédigées au château de Joux. Elles inspirent d’ailleurs les paroles de The Letter. Je continue encore de découvrir Toussaint Louverture. Je retiens surtout  qu’il a accompli quelque chose qui lui survit encore. Beaucoup d’entre nous recherchons d’une certaine manière la voie de l’immortalité, mais nous ne sommes pas prêts à faire les sacrifices que cela induit. Toussaint Louverture s’est sacrifié pour la liberté car il avait compris que les colons ne le laisseraient pas faire sans réagir. Cela a fait de lui un personnage immortel alors que ce n’était pas du tout son objectif.

Comment transforme-t-on tout cela en musique ? 


Sorg : 
On ne sait pas en fait (rires) ! C’est un long processus durant lequel Napoleon écrit, chante et, moi, je conçois et compose la musique. C’est un échange permanent et nous travaillons ensemble en résidence à la Rodia ou ailleurs. Nous nous isolons pour créer. L’inspiration de Napoleon vient en écoutant ce que je fais, ce qu’il lit… Pour nous deux, cette inspiration est aussi venue de notre visite privée du château et de la cellule de Toussaint Louverture, une expérience émouvante.

« Louverture » est un mélange de hip hop, de blues, de sons créoles et de jazz mais la tonalité jazzy semble dominer. C’est ce que vous souhaitiez ? 


Sorg :  Notre style est toujours lié au hip hop, mais on aime bien en sortir. Mon père est guitariste, je le suis aussi et j’ai beaucoup mangé de blues et de rock quand j’étais gamin. A la base, nous n’étions pas partis pour faire un album jazz…

Les collaborations expliquent-t-elles en partie cette coloration ?

 
Sorg : Notre premier album, c’est vraiment nous deux. Mais cette fois-ci, nous voulions avoir un album plus « live music ». Je joue plus dans cet album. D’habitude, c’est plus électronique parce que je suis un beatmaker. Ici, je me suis apeçu qu’on avait la place pour, qu’on allait faire quelque chose de plus jazz, de plus soul….  Il s’est avéré qu’on a invité Jowee Omicil qui est un grand saxophoniste, Carl-Henri Morisset qui est un grand pianiste… En somme, des artistes qui ont des couleurs jazz. 

Napoleon Maddox : L’album sonne comme si nous avions invité plus de monde. Cette impression est due au fait que Sorg y joue beaucoup de guitare. Il y a plein d’instruments dans cet album !  

Sorg : Pour nous, c’est nouveau et la démarche a donné cette couleur blues-jazz. Oui, c’est voulu d’une certaine manière parce que ça renvoie aussi à la thématique de l’esclavage. Mais, en même temps, ce n’est pas totalement recherché parce nous voulions laisser la place à Jowee Omicil (multi-instrumentiste canado-haïtien) afin qu’il s’exprime comme dans le morceau Papa Di Wi. Je suis arrivé avec une base très simple et il a commencé à écrire son solo de chant en créole. Nous l’avons également laissé pleinement s’exprimer dans Trayizon

Le bien nommé premier titre « Louverture » installe le décor…

Sorg : Louverture est un titre auquel j’ai beaucoup réfléchi. Je me disais depuis longtemps qu’il fallait qu’on fasse un titre où il n’y a pas de beats au début, pas de drum et pas de rythmique. Ce que nous ne faisons pas d’habitude. Nous voulions juste une petite mélodie sur laquelle Napoleon rappe, il n’y a que le texte au début, puis le saxophone arrive, la petite guitare et l’ensemble met au moins une minute à s’installer. Il n’était pas du tout prévu que ce soit le premier morceau…

Napoleon Maddox : On plonge l’auditeur dans la cellule, dans le froid dans lequel a vécu Toussaint Louverture comme le montre le clip. Nous avons composé un morceau lent, un peu lancinant et qui met du temps à s’installer. Par conséquent, il est un peu long et s’ouvre petit à petit. Louverture s’est naturellement imposé comme le premier titre de l’album. 

Sorg : A l’inverse, nous avons History’s Page. Il n’y a pas de rythmique, c’est juste moi, la guitare, et Napoleon qui chante. Carl-Henri Morisset (jazzman franco-haïtien) rajoute ensuite des nappes de piano. Résultat : on avait trouvé la fermeture de l’album. Pour la première fois, nous avions une vraie intro et une vraie outro, ce qui reflète assez bien notre envie de quelque chose de plus profond. 

Sorg & Napoleon Maddox sont en tournée : 
le 25 novembre 2022 à Gennevilliers, Le Tamanoir
le 26 novembre 2022 à Nantes, Little Atlantique Brewery 

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