Ce que le cinéma doit aux femmes

Alice Guy, Euzhan Palcy, Rebecca Zlotowski et bien d’autres femmes cinéastes se sont fait et continuent à se faire une place dans le monde aussi sexiste que masculin du cinéma. Au passage, elles contribuent à le révolutionner.

« Lors du centenaire du cinéma, j’ai découvert qu’on avait effacé les femmes de l’histoire du cinéma. Disparues, comme rayées de la carte… » Ce sont ces mots de l’actrice Julie Gayet qui ouvrent le livre 100 grands films de réalisatrices de Véronique Le Bris et l’exposition éponyme à l’Hôtel de Ville de Paris. Ils témoignent d’une volonté grandissante d’accorder plus de place aux femmes au cinéma. Le 7ème art, comme toutes les sphères de la société, est soumis à cette revendication féministe. D’autant plus qu’avec l’ampleur de l’affaire Weinstein en 2017, faire de la place aux femmes à Hollywood est apparu comme une urgence. Si l’objectif est de lutter contre le sexisme, il est interessant de se pencher également sur les apports de ce cinéma au féminin pour l’industrie du film. En effet, certes il n’est ni possible, ni pertinent de faire des films de femmes un genre. Toutefois, toute expression artistique est le fruit d’une expérience individuelle, et donc influencée par le genre du cinéaste. C’est cet apport qui est ici en question.

Diversifier les rôles féminins

Pendant longtemps, les rôles de femmes se sont cantonnés à la mère, à la soignante, à la compagne ou à l’amante. Il suffit de s’attarder sur la filmographie de Brigitte Bardot pour le voir. En plus de restreindre les possibilités en terme de carrière pour les actrices, ces films proposent des personnages à l’intérêt et à l’intrigue limités. Ces rôles n’existent que par rapport aux hommes. Le test de Beschel qui mesure la parité dans une fiction en témoigne. Il a trois critères : la présence d’au moins deux personnages principaux féminins ayant une discussion entre elles qui ne porte pas sur un homme. Malgré la simplicité du test, entre 40% et 46 % des films écrits ou réalisés par un homme depuis 1995 y échouent. Contre seulement 6% à 11% des films réalisés ou écrits par une femme. De plus, les femmes mettent autant en tête d’affiche les hommes que les femmes. Alors que les hommes mettent deux fois moins de femmes à l’affiche. C’est ce que révèle l’étude sur “l’influence du sexe des cinéastes sur la représentation des hommes et des femmes dans le cinéma québécois récent” menée par Anna Lupien. Elle indique aussi que seulement 33% des personnages parlants sont des femmes dans les films sélectionnés aux Oscars entre 2007 et 2010.

Ainsi, les réalisatrices contribuent à élargir la palette de rôles possibles pour les actrices et à renouveler les rôles féminins traditionnels. C’est le cas de Diabolo Menthe de Diane Kurys où la figure de l’adolescente qui devient adulte n’a plus rien d’une lolita. Tout comme Wonder Woman, inventée par Elizabeth Holloway, William Moulton Marston et Olive Byrne, qui ouvre la voie aux super-héroïnes. Cependant, il faut noter l’absence en générale dans les films des minorités raciales, sexuelles, ayant un handicap…etc. Les témoignages d’actrices refusées d’office à des castings à cause de leur couleur de peau le démontrent dans l’essai Noire n’est pas mon métier. Les réalisatrices ne sont pas plus enclines que leurs confrères à accorder de la place à la diversité dans leurs films, selon l’étude d’Anne Lupien. Néanmoins, contrairement aux réalisateurs, les réalisatrices ne privilégient pas qu’un même modèle de féminité en termes de beauté, de poids, d’âge… Elles contribuent donc en partie à diversifier les représentations à l’écran. Mais le fait est qu’elles se font rares.

Un regard plus inclusif posé par la camera

Sans détours la journaliste Lauren Bastide affirme dans son podcast La Poudre que le cinéma est la chasse-gardée de l’homme blanc hétérosexuel de plus de 50 ans. Les 26% de films français réalisés en 2019 par des femmes lui donnent raison. Selon le CNC, la profession est dominée par les hommes, en particulier dans les postes décisionnaires. Les financements attribués aux films portés par des femmes représentent moins de la moitié. Ces films disposent d’un budget inférieur environ de 2 millions d’euros et les réalisatrices y gagnent 37,2% de moins que les hommes. Ces mêmes inégalités s’observent dès les débuts du cinéma. Les femmes sont davantage attendues comme actrices ou assistantes. C’est d’ailleurs à partir de ce poste qu’Alice Guy devient la première réalisatrice. Elle contribue alors immédiatement à révolutionner le domaine en créant la première fiction du cinéma, La fée aux choux. Consciente de la richesse qu’il y a à diversifier les regards, elle affirme : “Les femmes devraient s’emparer du cinéma pour exprimer leur vision du monde et de la vie.”

Les femmes à Hollywood sont principalement vues comme objet sexuel. Gros plans sur des parties affriolantes du corps, ralentis sur une silhouette dénudées ou scènes de sexe vues depuis un regard masculin heterosexuel… C’est ce que la réalisatrice Laura Mulvey appelle le male gaze. La caméra, ainsi que les spectateurs adoptent le point de vue du personnage masculin. En opposition à ce phénomène, Iris Brey identifie le female gaze notamment dans les films de femmes cinéastes où c’est le point de vue du personnage qui est adopté. Il permet “de ressentir l’expérience de l’héroïne sans pour autant s’identifier à elle.” L’héroïne passe d’objet sexualisé, à véritable individu. Cette différence est illustrée dans le décalage entre La Vie d’Adèle et Portrait de la jeune fille en feu. Avec ces deux histoires d’amour, on a d’un côté un fantasme masculin sur les relations lesbiennes, de l’autre le point de vue des héroïnes sur leur relation. En ce sens, les films qui utilisent le female gaze enrichissent la vision du monde proposée au public.

Une représentation de la société plus fidèle

“Les femmes se font d’elles-mêmes une idée fausse parce que justement, au cinéma, ce sont des hommes qui les montrent et ils les montrent mal…” affirme la réalisatrice Paula Delsol. Dans l’étude d’Anne Lupien, il apparaît que les femmes sont présentées davantage dans des rôles stéréotypées. Ce soucis de rétablir la vérité semble présent chez les réalisatrices, au regard de l’importance qu’elles donnent au genre documentaire. Cette préférence peut certes être motivée par le coût moins conséquent de ce type de production. Mais elle peut aussi témoigner d’une volonté de questionner les faits de société. D’autant plus qu’on retrouve cette même tendance dans leurs fictions. La comédie d’Audrey Dana Sous les jupes des filles qui fait le portrait de 11 Françaises blanches a en partie dans sa structure et son ambition des allures du documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay sur la situation des femmes noires en Europe.

Or la réalisatrice Maïmouna Doucouré attribue aux cinéastes une responsabilité dans ce qu’ils choisissent de montrer. Selon elle, le cinéma est le miroir de la société. Il est à la fois le reflet de la réalité et le reflet dans lequel l’on se cherche. Cette fonction de l’industrie du film se vérifie avec sa place active dans la 4ème vague féministe. En effet, la reprise du hashtag #MeToo par des actrices célèbres entraîne une libération mondiale de la parole sur les violences sexuelles. Le 7ème art donne donc une parole qui a de l’impact, même hors caméra. Une évolution sociale positive passe par nos écrans. Des femmes cinéastes ont permis au cinéma d’y contribuer. Toujours selon l’étude d’Anne Lupien, elles proposent notamment des films avec moins de violence et davantage d’équilibre entre hommes et femmes. Ainsi les femmes ont transformé le cinéma pour le meilleur, comme le montre la dernière héroïne Disney dans Raya et le Dernier Dragon.

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