Le faux féminisme et le féminisme washing s’invitent au cinéma et à la télé

Le cinéma est un monde d’hommes… mais on assiste depuis quelques années à un éveil des sociétés de production, qui souhaitent progressivement mettre fin aux rôles féminins stéréotypés et modifier la présentation des femmes à l’écran. Seul bémol : le féminisme est aussi devenu un argument de vente, et c’est ainsi que le faux féminisme et le féminisme washing se sont faits une place sur nos écrans.

Les inégalités salariales entre les genres touchent presque toutes les industries, et le cinéma – univers historiquement sexiste – n’y échappe pas. En 2019, une étude avait révélé que les actrices à Hollywood touchait 1,1million de dollars de moins que les acteurs jouant un rôle de la même importance. En France, une autre étude menée par le Centre national du cinéma confirme que les femmes touchent aussi une rémunération inférieure même derrière les écrans, soit 31,5% de moins pour une réalisatrice. Autre problème : le « male gaze« , qui résulte à la création d’héroïnes féminines toujours objectifiées, stéréotypées et sexualisées, car elles sont racontées d’un point de vue masculin – conséquence du manque de postes à responsabilité que l’on attribue aux femmes derrière l’écran. Environ 20% des réalisateurs de longs métrage de cinéma en France étaient des femmes en 2015. Les chiffres sont encore plus alarmants dans certains genres : pour la fiction, 9 réalisateurs sur 10 sont des hommes, et pour les films d’animation, seulement 3% ont été réalisés par des femmes en 2019.

Les sociétés de production ne peuvent plus tourner le dos au féminisme.

L’industrie est toutefois en train de se transformer, suite au déferlement des mouvements féministes comme le mouvement social #Metoo, lancé pour dénoncer le harcèlement principalement dans les milieux culturels, suite à l’explosition de l’affaire Weinstein. Depuis, les sociétés de production ne peuvent plus tourner le dos au féminisme (pour reprendre les propos du réalisateur Jacky Goldberg) et les films féministes frétillent. Seul problème : la féminisation du cinéma se réduit à un simple argument marketing pour la plupart des maisons de production qui ont compris que le féminisme fait vendre. Alors, oui, le cinéma se féminise, mais est-ce pour les bonnes raisons ? Une chose est sûre, le faux féminisme s’est invité au cinéma, avec l’apparition de films qui se vendent féministes mais ne le sont pas réellement.

La Belle et la Bête avec Emma Watson

On connaît tous l’histoire de la Belle et la Bête – ce roman dont l’adaptation cinématographique avait totalisé plus de 350 millions de dollars de recette dans le monde à sa sortie en 1991. C’est l’histoire d’une jeune fille prisonnière qui tombe ensuite amoureuse de son ravisseur… définition même du syndrôme de Stockholm. Ce syndrôme est un phénomène psychologique qui s’observe chez les otages ayant vécu suffisamment longtemps avec leurs geôliers pour finir par développer une sorte d’emptahie ou même un lien d’attachement envers ces derniers. Avec l’adaptation de la Belle et la Bête en live action, Disney voulait apporter une version plus fraîche, progressiste et féministe. Une volonté qu’il démontre avec le recours à l’actrice Emma Watson, impliquée publiquement depuis des années pour l’égalité des sexes et le droit de la femme. Emma Watson défend d’ailleurs le personnage de Belle, en la décrivant comme une jeune femme indépendante et intelligente qui s’intéresse plus à ses livres qu’à son prétendant (au passage misogyne) Gaston, que toutes les autres femmes du village veulent.

Toutefois, les critiques sur ce film déferlent, avec les médias (essentiellement britanniques) qui le qualifient de « fraude » et de « faux féministe ». Le seul grand changement que Disney a apporté à cette version est que Belle travaille… comme inventeur. MAIS, dans ce film, elle invente en fait rien de plus qu’une machine à laver, ce qui ne fait que limiter ses talents aux tâches domestiques déjà historiquement imposées aux femmes. Ces critiques n’empêchent pas Emma Watson d’insister sur le caractère féministe de son personnage. Elle explique que Belle est loin d’être une victime du syndrôme de Stockholm dans cette adaptation, car elle se montre forte, se défend et tente même de s’échapper.

Effectivement, comme dans le dessin animé, Belle tente de s’échapper une fois mais est arrêtée par une meute de loups. C’est alors la Bête qui la sauve, bien qu’elle ne soit libérée que plus tard dans le film. Lorsque Belle est enfin libre, elle est toutefois à nouveau emprisonnée, cette fois pour avoir défendu la Bête plutôt que son père. « Combien y a-t-il de films où la princesse sauve le prince » explique Josh Gad, acteur qui incarne Le Fou dans cette adaptation en live action. Les acteurs ainsi que Disney n’ont pas manqué d’arguments pour défendre cette nouvelle adaptation, mais rien ne change réellement de la version que l’on connaît déjà. Il ne faut pas oublier que le film finit avec Belle qui voit sa loyauté récompensée par un château luxueux, une robe en organza jaune et une danse avec un prince charmant… Une fin digne d’un conte de fées, laissant peu de place au progrès et au féminisme.

The Bold Type (De celles qui osent)

The Bold Type, de son titre français « De celles qui osent« , est une série qui se vend féministe. Déjà, rien que son titre fait rêver et nous laisse imaginer des femmes indépendantes qui osent dans leurs carrières, leur vie amoureuse, leur vie sociale, etc. Et c’est le cas. La série suit Jane, Sutton et Kat, trois meilleures amies new-yorkaises qui poursuivent une belle carrière dans un magazine qui est d’ailleurs aussi dirigé par une femme. Elle aborde une variété de sujets et de problématiques liés aux enjeux féministes actuels, comme les orgasmes impossibles, le cancer du sein, les violences sexuelles ou encore la peur de s’engager.

Le gros bémol de cette série est qu’elle va souvent un peu trop loin. The Bold Type est même décrit comme « trop féministe » par le magazine Marie Claire, qui indique qu’en voulant couvrir trop de sujets de société à la fois, elle s’emmêle parfois les pieds. Sans oublier de mentionner le fameux « fashion closet« , qui consiste en un grand placard rempli de tenues luxueuses et toujours plus extraordinaires les unes que les autres, où les trois copines se rencontrent pour se confier leurs secrets au travail et piochent au passage leur robe parfaite pour aller à leur soirée mondaine. La série montre des femmes toujours très bien maquillées et habillées, presque superficielles. De là à se demander si c’est plus une série féminine que féministe – et si ce n’est pas encore une preuve de plus que les films joués par les femmes ne sont que des films pour les femmes.

La série Girlboss

Nous connaissons le greenwashing, cette stratégie de marketing trompeuse que les entreprises utilisent pour verdir leur image, en promouvant des actions en faveur de l’environnement pour tenter de masquer leurs activités nocives pour la planète. Et bien, après le greenwashing, voici le féminisme washing, avec des séries qui veulent montrer une meilleure image de la femme à l’écran – mais pas dans les coulisses. La série Girlboss en est un parfait exemple. Girlboss, c’est une histoire vraie qui suit le parcours de l’entrepreneure Sophia Amuroso, devenue une véritable femme d’affaires en vendant des vêtements vintage en ligne et en créant sa marque Nasty Gal. A première vue, c’est une série véritablement féministe, très loin des stéréotypes de femmes parfaites, avec un personnage principal fauché, réaliste et rebelle, qui surmonte de nombreuses épreuves avant d’arriver au sommet de l’échelle. Que du positif, une belle success story au féminin et un gros coup de « female empowerment »… tout ce qu’on recherche chez une série féministe. Jusqu’à ce qu’on apprend ce qui s’est réellement passé dans les coulisses. Dès la sortie de la saison 1 de Girlboss, la société de production est accusée de management abusif, de discrimination, de harcèlement moral et de comportements dépassés. Preuve qu’il peut y avoir un grand écart entre ce que la série nous montre à l’écran et ce qui se passe derrière !

Alors, que penser et quoi regarder ?

Un film vraiment féministe n’aurait pas besoin de le dire.

En 2016, les femmes représentaient seulement 4% des réalisatrices et 28% des professionnels du cinéma tous métiers confondus sur les cent plus gros films américains. En 2020, il y a eu une nette amélioration, avec respectivement 16% et 34%. On remarque donc que l’industrie du cinéma ne résiste pas au combat féministe, et qu’elle est de plus en plus ouverte aux femmes. Mais il reste important d’apporter un regard critique à ces films et séries qui se vendent féministes. Un film vraiment féministe n’aurait pas besoin de le dire (pour reprendre une citation de la journaliste Jennifer Padjemi). Et il y en a… Thelma et Louise est le plus culte, considéré comme l’icône du mouvement féministe dans l’industrie cinématographique. Evidemment, ils ne sont pas parfaits, mais ces films féministes – même s’ils sont encore loin de mettre fin au male gaze ou aux inégalités des genres – font du bien et prouvent que les femmes continuent à se faire une place dans le monde du cinéma.

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