Sous les étoiles de Paris : "l’aventure d’une femme à la rue qui aide un petit enfant migrant à retrouver sa mère"

Après le bouleversant documentaire “Au bord du monde”, le réalisateur Claus Drexel poursuit son exploration de la rue et de la précarité avec “Sous les étoiles de Paris”, emmené par Catherine Frot et le jeune Mahamadou Yaffa. Rencontre.

Sous les étoiles de Paris – actuellement au cinéma

Depuis de nombreuses années, Christine vit sous un pont, isolée de toute famille et amis. Par une nuit comme il n’en existe que dans les contes, un jeune garçon de 8 ans fait irruption devant son abri. Suli ne parle pas français, il est perdu, séparé de sa mère… Ensemble, ils partent à sa recherche. A travers les rues de Paris, Christine et Suli vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser. Et Christine à retrouver une humanité qu’elle croyait disparue.

AlloCiné : En quoi l’expérience “Au bord du monde” vous a t-elle changé ?

Claus Drexel (réalisateur) : Je n’avais jamais réalisé de documentaire auparavant. Mais plus que l’envie de changer de registre cinématographique, c’est la volonté de faire connaissance de sans-abri qui m’a poussé à réaliser ce film. J’ai été bouleversé par les rencontres que j’ai pu faire. Je m’attendais à rencontrer des personnes dures, agressives et révoltées. C’était tout le contraire : j’ai passé un an à discuter avec des gens passionnants, tous différents les uns des autres, qui m’ont appris beaucoup de choses sur la vie et sur moi-même. C’était une expérience à la fois passionnante professionnellement et profondément émouvante au niveau humain.

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Dans “Au bord du monde”, vous receviez la parole des gens de la rue, en vous positionnant dans l’écoute. La fiction suppose de vous positionner cette fois dans l’émission de la parole, sans trahir ces personnes dont vous êtes l’ambassadeur comme vous nous le disiez en 2014. Comment avez-vous abordé cela ?

J’ai co-écrit le scénario avec mon ami l’écrivain Olivier Brunhes. Lui aussi a une grande connaissance des gens qui vivent à la marge de notre société. Le fait que nous ayons tous les deux passé beaucoup de temps à écouter ces personnes nous donne la possibilité, je l’espère, d’être justes lorsque nous inventons un personnage de fiction. Cela me paraît essentiel lorsqu’on aborde des sujets sociaux.

Contrairement à “A bord du monde”, qui multipliait les destins et les paroles, le film est centré sur Christine. Comment créer un personnage à la fois particulier et universel ?

La “vraie” Christine dans Au bord du monde m’a laissé un souvenir indélébile. Et Catherine Frot avait également été bouleversée par cette personne qu’on n’imaginerait jamais trouver à la rue. Elle s’exprime avec des mots choisis, d’une grande profondeur. On a l’impression d’écouter Marguerite Duras. Nous sommes donc partis de cette personne pour imaginer un personnage de fiction qui, au final, est assez éloigné de l’original. Car notre volonté n’était pas de raconter “L’histoire de Christine”, mais l’aventure d’une femme à la rue qui aide un petit enfant migrant à retrouver sa mère.

Que pouvez-vous nous dire de son apparence, qui renvoie à Christine autant qu’à une figure un peu hors du temps qui semble sortir de contes, de poèmes ou de romans de Victor Hugo ?

Notre volonté était, comme vous le soulignez précédemment, qu’elle soit à la fois singulière et universelle. Tous les éléments qui composent son personnage (ses vêtements, son logement, son comportement, son élocution), sont directement inspirés de choses que nous avons réellement vues chez les gens de la rue. Nous avons mis tout cela ensemble, en choisissant à chaque fois l’élément le plus poétique et merveilleux. Au final, on arrive à un personnage de conte, intemporel, un peu comme un fantôme qui aurait vécu sur les quais de la Seine depuis des siècles, mais qui pourtant est ancré dans la réalité d’aujourd’hui.

Catherine Frot vous a contacté après avoir vu “Au bord du monde” : comment s’est-elle immergée dans ce monde ? Et en quoi cela l’a changée ?

La rencontre avec Catherine Frot a été merveilleuse. Si elle m’a contacté, c’est parce qu’elle se sent sincèrement concernée par le problème des gens de la rue. Etre digne et juste dans ce rôle était un impératif absolu pour elle. Ensemble, nous avons donc été à la rencontre de sans-abri, dans des distributions de repas, dans des centres d’hébergement. Elle a découvert ce monde et en a été bouleversée comme je l’avais été. Elle a longuement parlé avec des femmes sans-abri pour comprendre leur vie, apprendre comment s’exprimer avec justesse. Je lui a montré aussi tous les rushes de Christine d’Au bord du monde. De tout cela, elle s’est servie pour créer, avec son talent, le personnage unique que l’on voit dans le film. Nous avons d’ailleurs vécu une anecdote étonnante lors de la préparation du tournage. Nous étions partis, tous les deux, tourner quelques essais dans les rues du vieux Paris. Catherine dans son costume et moi avec ma petite caméra pour la filmer. Est alors passé un groupe de cinq jeunes garçons, âgés d’environ 10 ans. Ils sont allés voir Catherine pour lui demander si cette personne avec la caméra (moi) ne l’embêtait pas. Ils lui ont gentiment demandé si elle allait bien et lui ont donné trente centimes. Nous ne savions pas comment réagir, face à la gentillesse de ces enfants. C’était à la fois merveilleux de voir à quel point Catherine était crédible dans son personnage, mais aussi déchirant d’avoir induit ces enfants en erreur. Nous nous sommes alors réellement rendus compte de la responsabilité que nous avions, en représentant des gens dans une situation difficile dans une fiction. Catherine a gardé ces trois pièces jaunes dans la poche de son manteau pendant tout le tournage.

A travers sa rencontre avec le jeune Suli, son personnage est confronté à une autre forme de précarité et de détresse, celle des migrants. Pourquoi souhaitiez-vous réunir ces deux “mondes” dans ce film ?

Nous avons tourné Au bord du monde en 2012 et 2013, avant l’arrivée massive de migrants. Il nous paraissait impossible d’aborder la précarité à Paris en 2019 sans mentionner cela dans le film. Et je dois dire aussi que je me suis rendu compte, au fil de mes rencontres avec les gens de la marge, que ce sont souvent les personnes peu fortunées qui aident les précaires sur le terrain. Je ne dis pas que les riches ne peuvent pas être généreux. Mais si les Arnault, Pinault ou Bettencourt donnent des centaines de millions pour reconstruire Notre-Dame, je les imagine mal les pieds dans la boue auprès des Misérables. Les bénévoles que j’ai pu voir dans les “jungles” du nord de la France, qui lavent et repassent le linge des migrants ou les infirmières qui viennent les soigner sur leurs temps libre, le font par pure générosité et grandeur d’âme. Nous avions donc aussi envie de raconter une histoire où une femme qui n’a plus rien est la seule à aider un enfant perdu, alors que ce serait certainement plus simple pour des gens bien intégrés à la société.

Comme dans “Au bord du monde”, Paris est un personnage du film. Avez-vous abordé la capitale différemment par le prisme de la fiction ?

J’aime beaucoup Paris. Cette ville est devenue mon “chez moi” après plusieurs déracinements. Je trouve qu’elle a une valeur archétypale. Elle est le symbole de la société brillante et prospère. La “ville dorée”. Le choc qui se crée spontanément lors de la juxtaposition de ses bâtiments splendides et la de la misère est saisissant. C’était ma volonté pour les deux films. Mais dans Au bord du monde, nous pouvions y aller plus franchement, car les spectateurs savaient qu’il s’agissait de “vrais gens” de la “vraie vie”. Le contraste est donc d’autant plus révoltant. Dans une fiction, il y a toujours le risque de faire un film “carte postale”. Il fallait donc garder un peu de retenue.

Plusieurs personnes de la rue jouent dans votre film : comment ont-ils appréhendé la notion de fiction par rapport à une situation qui reste leur quotidien ?

Au départ, je voulais que tous les rôles soient joués par des sans-abri que je connaissais. Mais il est difficile de leur fixer un horaire, ce qui peut vite poser un problème avec le plan de travail d’un long-métrage de cinéma. Nous nous sommes donc orientés vers des clubs de théâtre au sein d’associations humanitaires, notamment le Emmaüs Comedy Club. Les membres de ces groupes de théâtre ont plus l’habitude de la ponctualité et ont aussi une certaine expérience de l’interprétation. C’était très chouette de travailler avec eux. La scène du petit déjeuner à l’église Saint Leu, au début du film, en revanche, a été tournée exclusivement avec les vrais usagers. Cela a été possible, car nous avons tourné pendant une vraie distribution de repas et que les gens étaient présents de toute façon. C’est un lieu que je connais depuis de nombreuses années et que j’aime beaucoup. Je crois que les usagers étaient très contents de participer au tournage d’un film, mais dès que la scène était en boîte, ils étaient ravis d’être libérés et de pouvoir retourner à leur quotidien.

Dans le dossier de presse, vous révélez que votre fille définit votre travail ainsi : “Mon papa fait des films pour essayer de comprendre des gens qu’on ne comprend pas”. C’est une définition dans laquelle vous reconnaissez votre filmographie et votre approche ?

J’ai cité cette phrase que j’aime beaucoup, car elle m’a permis de mieux me comprendre moi-même et ma démarche. Il n’est pas toujours facile de savoir quel est le sens de son propre travail. Grâce à la réflexion de ma fille, je comprends un peu mieux la raison pour laquelle je fais des films. Ça me donne l’envie et le courage de persévérer.

Propos recueillis par mail le 14 octobre 2020

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